Je le croise tous les jours. Absolument tous les jours. Chaque matin durant une demie seconde, généralement entre la mairie et l'église, le temps suspend son vol, nous partageons le même air, parfois même nos épaules se frôlent. Ne riez pas, vous avez forcément déjà ressenti ça. LA demie seconde où vous retenez votre souffle, où vous essayer de capter son regard ou de sentir son parfum. Oui, oui, celle-là même. Nous parlons bien de cette demie seconde où vous hésitez à tomber malencontreusement dans ses bras. Celle où vous vous demandez si perdre vos clés à ses pieds, ça ne fait pas trop cliché. Celle encore où vous rêvez qu'il vous dise :
« Excusez-moi mais depuis le temps qu'on se croise, j'ai pensé que je pouvais me permettre de vous offrir un café. »
Certes, vous n'aimez pas le café, vous l'avez même en horreur mais comment peut-il le savoir, lui qui ne fait que partager cette demie seconde avec vous ?
Je vois...Vous pensez que je suis folle de cet homme ? Que je fantasme sur lui depuis des mois voire même des années et que je connais tous ses horaires ? Eh bien vous avez tort. Je ne me suis aperçu de sa présence dans ma vie qu'hier matin.
J'ai dépassé la mairie, la rue était aussi déserte que d'habitude. J'ai longé l'église puis traversé la rue. J'avais comme un malaise mais je ne comprenais pas pourquoi. C'était étrange comme sensation, ça me serrait le c½ur et ça me prenait au ventre. Vraiment quelque chose de désagréable... Ce n'est qu'arrivée au bureau que j'ai pu mettre un nom sur ce n½ud que j'avais dans le ventre : c'était du manque. Je n'avais croisé personne sur ma route. C'est comme ça que je me suis rendue compte de sa présence.
Par son absence.
Ça m'a perturbé toute la journée. Cet homme auquel je n'avais jamais vraiment songé m'a hanté toute la journée et même la nuit mais je ne m'étendrai pas sur ce sujet...Il y a des choses que la pudeur ne permet pas de raconter.
Au moment où je vous parle, il est 7h55. Je suis sur le point de sortir de chez moi et j'appréhende. J'énumère toutes les solutions possibles :
1/ Il est là (ce qui est somme toute envisageable).
2/ Il a déménagé.
3/ Il a changé de travail.
4/ Il a changé d'itinéraire parce que me voir tous les matins lui mettait le moral à plat.
5/ Il s'est cassé une côte en glissant sur une limace après une soirée trop arrosée avec des
amis. Il a fait une hémorragie interne mais le médecin qui avait lui aussi un coup dans le
nez n'a pas su le déterminer. L'amour de ma vie (qui ne saura jamais à quel point nous
aurions pu être heureux ensemble) est mort seul dans une chambre d'hôpital
sentant l'urine et le désinfectant...Charmant.
Je vous passe les 28 autres hypothèses qui sont du même acabit que la dernière.
Je me suis toute pomponnée au cas où la limace et lui-même iraient bien. Je me suis maquillée, j'ai testé une coiffure, disons, architecturale, je me suis mise en jupe et j'ai même osé les bas. Pas les bas tout moches qui tiennent tout seuls. Non, non, les vrais bas avec porte-jarretelles, dentelle et tutti quanti. Bref, une fois n'est pas coutume, je me sens belle et sûre de moi. Il n'y a plus qu'à prier pour qu'il soit au rendez-vous.
Je sors de chez moi. Dix petites minutes après, j'aperçois la mairie, je la longe. Personne. Aucune silhouette au loin. Je dépasse l'église. Je précise, au cas où vous n'auriez pas compris, que j'habite en centre-ville et que la mairie et l'église, c'est toute ma vie. Je dépasse donc l'église. Toujours rien. Ô désespoir...Devrais-je passer toute une journée avec des bas inconfortables pour rien ? Mais au détour d'une rue, à quelques centaines de mètres, j'aperçois un homme à la carrure familière. C'est lui. Ouf...
Bon qu'est-ce que je fais ? Ma coiffure est bien en place, mon eye-liner n'a pas coulé (à tous les hommes incultes : l'eye-liner est cet accessoire de maquillage qui fait des yeux de biche à votre femme mais qui peut aussi lui faire d'horribles cernes si vous ne lui laisser pas le temps de se démaquiller. A bon entendeur...). Est-ce que je n'en ai pas trop fait ? Ça ne va pas lui sembler louche ? Bon, de toute façon, c'est trop tard pour tout changement... Mais je ne vais pas lui sauter dessus comme ça. Comment pourrais-je l'aborder ? Je sais ! Je vais lui jeter un regard de femme fatale comme cette actrice. Comment s'appelle-t-elle déjà ? Je l'ai sur le bout de la langue...Enfin bref, un regard d'aguicheuse. Moi aguicheuse ? On peut toujours essayer...Il ne pourra pas résister à ça, c'est sûr, c'est humainement impossible.
Le voilà. Plus que quelques mètres. 5...4...3...Léger sourire...2...Innocent passage de langue sur mes lèvres tellement desséchées...1...Fameux regard d'aguicheuse...0...
Ha oui, zéro ça tu peux le dire ! Rien ! Pas un regard ! Pas même un tout petit coup d'½il qui se serait voulu discret ! Rien ! Il a passé son chemin sans même me voir. Je suis au fond du gouffre, j'ai perdu 5cm en 3 secondes.
« Mademoiselle... »
Mon c½ur manque un battement. Je me reconstruis un visage potable avant de me retourner. Je pivote, ½illade charmeuse, légers battements de cils. Dans un souffle, je murmure un « oui ? » langoureux. Je suis déjà toute prête à lui tomber dans les bras. Air gêné de mon futur mari. N'aie pas peur mon amour, dis-moi tout...
« -Excusez-moi mais je crois que...
-Oui ?
-Que votre jupe est coincée dans l'élastique de votre culotte.
-Pa...Pardon ?
-Votre jupe. Dans l'élastique de votre culotte. Là.
-OH MERDE ! »
Je me sens rougir jusqu'à la pointe de mes extensions capillaires.
« -Oh...Heu...Merci...hm...Beaucoup.
-De rien. C'est un plaisir ! »
Franc sourire de mon ex-futur mari. Le niais. Même pas capable de discerner une culotte d'un string. Pauvre type.
Je poursuis mon chemin. Grosse envie de pleurer. Je me sens ridicule. Enfin non, je suis ridicule ! Les bas me blessent dans mes chaussures et le porte-jarretelles me pince à chaque pas. Et je n'ai qu'une chose en tête :
1/ Déménage.
2/ Change de travail.
3/ Change d'itinéraire.
4/ Rencontre une limace et un médecin bourré !!!